2 Novembre
Tous les jours, elle écrivait. Des mots dénués de significations, des phrases incorrectes, d'une écriture enfantine que les infirmières avaient apprit à reconnaître. Qu'y racontait--elle ? De ses réveils solitaires, de la tristesse froide de sa chambre, de la mer grise et agitée que surplombait l'hopital où elle vivait, elle ne connaissait rien. De ses mains tremblantes, de ses bras presque bleutés tellement les veines étaient visibles sous la peau trop fine, de ses cheveux trop blonds, trop fins, de ses yeux vides, elle ne savait rien. Elle n'avait pas conscience du temps qui s'était écoulé depuis l'accident, du fait que son beau visage endormi avait fait la couverture des journeaux durant des mois, ni de ce jeune homme qui venait la voir toutes les nuits, qui prenait sa main glacée dans la sienne, qui lui parlait de la beauté perdue de leurs nuits d'Eté. Ici, c'était l'hiver toute l'année ; ici, il n'y avait pas de place pour les souvenirs . Annelyss inquiétait les médecins, effrayait les infirmières, fascinait les journalistes. Annelyss ne savait plus comment elle s'appelait ; parfois elle s'asseyait sur sa chaise de bois près de la fenêtre, et, alors que ses yeux fatigués se perdaient dans l'immensité de la mer grise, elle rêvait d'un quotidient qui n'était pas le sien, d'une vie qu'elle n'aurait jamais. Pas de sangs, pas de pleurs, de crises de folie, de piqures, pas d'hopital sinistre ni de gens étranges qui lui faisaient peur ; peut être qu'au milieu de sa folie se trouvait la vérité. Elle n'avait pas toujours été folle. Elle n'avait pas toujours eut besoin d'une aide pour se lever de son lit. Elle n'avait pas toujours piqué une crise chaque jour, à la même heure. Mais ça, elle ne s'en souvenait plus. Ni de ce qu'elle avait été, ni de ce qu'ils avaient rêvé. Ici, il n'y avait de place que pour le néant. Et William revenait chaque nuit, sa fougue originelle remplacée par une habitude, une promesse qui l'enchaînait à elle, qui l'empêchait de fuir loin de son amour brisé. Il y avait eut des pleurs, bien sûr. Les premiers mois. Et puis l'attente de son réveil, le refus de croire qu'elle aurait pu mourir. La fougue du desespoir, les hurlements aussi ; ne me laisse pas, je t'en prie. Oui, il y avait eut le chagrin, avant la lassitude." Non, je ne me lasse pas de toi, je ne me lasserai jamais de toi. " ; il le lui avait pourtant promit. Mais ce n'était pas à cette Annelyss là qu'il avait fait cette promesse. Et ses yeux lasses contemplaient avec tristesse ce qu'il restait de cette fille qu'il avait aimé à s'en arracher le coeur. Il y a quelques années, alors qu'elle s'était réveillée de son coma, il venait la voir des heures entières. La journée aussi ; à tenter de la prendre dans ses bras, de la ramener dans le monde des vivants. Mais ses yeux vides l'avaient supplié d'arrêter, parce qu'il lui faisait peur, parce qu'elle ne savait plus qui il était. Parce qu'il lui faisait mal, à lui parler d'un passé dont elle ne se souvenait pas, d'un soleil qu'elle n'avait jamais vu, d'une histoire d'amour qui n'était pas la sienne. Parce qu'elle ne comprenait pas. Alors il était venu la nuit ; malgré les conseils du psychologue. " Elle ne se souvient de rien, vous devriez partir, refaire votre vie... Ca ne sert à rien d'insister William, elle est perdue " Ta gueule connard, c'est pas toi qui a vu ta vie s'écrouler . Alors il était venu la nuit, deux heures, parfois trois. A contempler ses lèvres gercées, sa poitrine fragile qui se soulevait au rythme de son souffle, à toucher son poignet pour sentir son poul. Parce que oui, même si ce n'était plus la fille qui lui avait appartenu, elle vivait encore. Elle vivait encore. Et puis elle avait commencé à écrire , et lui à essayer de déchiffrer chaque lettre, chaque trait, chaque gribouilli. A froisser les bouts de feuilles lorsque que les larmes apparaissaient au coin de ses yeux, à rapprocher le papier de son visage pour emporter le plus possible de ce qu'elle avait essayé d'exprimer, à tenter vainement de comprendre, pitié, je t'en prie, n'importe quoi, un signe de vie, un indice, que je puisse te réjoindre, ou que je te ramène à moi, que l'on soit réunis, parce que je crève sans toi à tenter de mémoriser chaque détail de son visage pour survivre le lendemain, sans elle. A s'imprégner un maximum de son être, de l'odeur de son cou, de la douceur de sa peau, de la sensation de ses lèvres sur les siennes, parce que bordel, c'est trop dur, c'est trop dur. Pour se remplir d'elle à s'en faire exploser le coeur.
Mais c'était fini, tout ça. A présent, chaque nuit, William se penchait sur Annelyss, et murmurait d'une voix brisée :
Reviens moi. Je t'en prie, reviens moi.